Le bébé hurlait. Cela faisait bien dix bonnes minutes que ses cris fusaient à travers le silence de la rue. En même temps, la jeune fille ne pouvait lui en vouloir. Il pleuvait, elle avait froid, elle avait faim. Mais elle ne pouvait s'arrêter maintenant, pas avant d'avoir trouvé un abri, un refuge pour passer la nuit et s'abriter des regards pervers et voyeurs des vieux qui louchaient sur ses jambes dénudées partiellement par les guenilles. Enfin, des vieux... Ils l'étaient pas tant : certains devaient n'avoir qu'une trentaine d'années, d'autres étaient plus jeunes encore. Elle-même avait pris une dizaine d'années de plus en l'espace de ces quelques mois passés à vivoter dans la misère et la crasse des va-nu-pieds. La pluie redoubla de violence alors qu'elle commença à sentir ses seins gorgés de lait ouvrir la vanne. Génial... Elle devait aller à la soupe populaire avec des auréoles sur le buste alors que sa propre fille pleurait toutes les larmes de son petit corps pour que sa mère la laisse goûter aux joies de l'allaitement. Joies dont la jeune fille se serait volontiers passées, les crevasses la faisant énormément souffrir et la petite la vidait littéralement de ses forces. Au moins, il y en avait une qui mangeait à sa faim.
Depuis combien de temps était-elle là ? Avait-on arrêté les recherches ? Pouvait-elle se croire en sécurité ? Elle l'ignorait. Elle était incapable de se repérer dans le temps et dans l'espace. Elle se savait au sud d'un autre continent, loin du pays du Feu, tellement loin des pays Ninjas que la langue était autre. Elle avait perdu le compte des jours depuis son arrivée, dans une cale malodorante et infestée de rats qui avaient manqué de dévorer son bébé chaque fois qu'elle fermait l'½il. Une place de luxe dans laquelle elle avait dépensé ses derniers ryôs. Cet enfer maritime avait disparu pour laisser place à un autre, celui d'une étrangère, avec un nouveau-né, ne parlant pas un mot de la langue. Depuis le temps, elle avait peu à peu appris à se faire comprendre et baragouinait quelques mots. Elle était encore incapable de tenir une conversation intelligible mais pouvait faire passer des messages simples à l'aide de ses bribes de vocabulaire, de gestes explicites et de borborygmes. A l'aide d'insultes surtout. Il est tout de même incroyable que les expressions qu'on retient sont pour la plupart des termes vulgaires, injurieux. La jeune fille soupçonnait par exemple que le mot « whore » ne devait pas être très flatteur pour sa personne et qu'il devait probablement signifier « putain ». Certains hommes avaient essayé au départ de l'entraîner dans des coins sombres en ayant à l'esprit certaines choses qu'elle préférerait ne pas imaginer. Ils avaient tenté de l'appâter avec des liasses de billets ou en lui susurrant des mots aguicheurs à l'oreille s'ils arrivaient à s'approcher suffisamment. Leur ton était assez révélateur pour qu'elle comprenne relativement rapidement sans avoir besoin d'un traducteur. Le langage du corps était souvent bien plus compréhensible que les mots. L'un d'entre eux lui avait fait une peur bleue l'autre fois. Complètement soûl, supposait-elle, il avait tenté de lui arracher le bébé des bras et de la plaquer contre le mur en briques noir de crasse. Le pauvre avait brusquement dessoulé quand elle lui avait empoigné d'une main quelque chose à laquelle les hommes tiennent comme le symbole de leur puissance et qu'elle l'avait tordu violemment, sans aucune pitié. Le son qu'il avait alors émis n'avait rien de masculin, et encore moins de viril. Le langage de la peur et de la souffrance est universel, elle avait parfaitement compris ses bégaiements d'excuses et l'avait relâché. Il était parti en courant, l'air piteux, la queue entre les jambes mais uniquement parce que l'enfant n'avait rien eu lors de l'altercation. La jeune mère n'aurait pas hésité une seule seconde à la lui arracher si tel n'avait pas été le cas. Voire même à la lui faire avaler.
La pluie empirait et le vent aussi. Il fit tomber dans un souffle le capuchon qui couvrait son visage, laissant apparaître alors son visage si sale, si fatiguée et si jeune. Elle ne savait plus à quand remontait la dernière fois qu'elle avait pu se baigner et se débarrasser de toute cette crasse. Question hygiène, il lui fallait reconnaître que jamais son maître ne l'aurait laissée entrer dans un labo ou une salle d'opération ainsi. Toutefois, il était peu intelligent de penser à cela. Si son maître était encore en état de diriger quoi que ce soit, elle n'aurait jamais eu à être là, sa fille aurait grandi à Konoha, dans le village natal de ses parents. Son propre village natal. Mais il n'en était plus question, et revenir là-bas équivalait à un suicide.
Un fiacre se stoppa brusquement devant elle. La vitre se baissa et une main parée des plus gros rubis que l'exilée n'ait jamais vus s'appuya contre la fenêtre, et bientôt une tête la suivit et lui lança un regard à la fois curieux et ennuyé. La tête et la main appartenaient à une personne de sexe féminin aux boucles brunes et maquillée avec soin. La nouvelle venue semblait avoir des goûts pour le moins extravagants : la jeune fille ne pouvait détacher son regard de l'incroyable chapeau qui couronnait sa tête. Des bouts de soie, des plumes de mille et une couleurs chatoyantes et gigantesques, quelques fleurs aussi. La femme au couvre-chef se pencha un peu plus à la fenêtre et d'un air goguenard prononça quelques mots que la jeune fille ne comprit pas :
- What a strange hair color you have! Is it natural?[Quelle étrange couleur de cheveux ! C'est naturel ?]
Comme elle ne répondait pas et que le bébé sembla trouver le moment adéquat pour hurler à nouveau, la femme ajouta :
- Hey girl, your baby is crying. Do something, I can't bear screams... Youhou, can you hear me? Do you understand what I'm saying? [Hé miss, ton bébé pleure. Fais quelque chose, je ne supporte pas les cris... Youhou, tu peux m'entendre ? Tu me comprends ?]
La jeune mère lui lança un regard aigu. Elle ne comprenait pas un traître mot de ce que disait cette femme et elle n'attendait qu'une chose, c'est qu'on la laisse tranquille. Comme l'autre insistait, elle finit par l'envoyer paître... Dans sa langue natale, bien sûr, elle ne savait pas encore le faire dans l'idiome indigène.
- Ah, tu viens du pays Ninja ! Pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt ! You really are not so smart, you know [Tu n'es vraiment pas très futée, tu sais]! Well, je me demandais d'où te venait cette extraordinary couleur de cheveux ! But, si tu es du pays des Fous, tout s'explique... Surtout, ne le prend pas mal, je n'ai rien contre ton pays... Et encore moins contre tes masculins collègues, they're so handsome, sexy, hot... All you want!!! [ils sont si beaux, sexys, canons] J'adore coucher avec eux, it's so... Amazing! [C'est tellement génial]
Elle ne savait pas trop quoi dire. Ses seins lui faisaient mal, ses pieds aussi et son ventre commençait à se rebeller contre celle qui semblait avoir pris ses quartiers dans son corps, la faim. Mais l'étrangère ne semblait pas vouloir la laisser partir. Elle avait un accent absolument atroce mais on parvenait à comprendre ses phrases et il était rassurant en un sens de pouvoir entendre quelqu'un d'autre que soi-même parler une langue oubliée.
- Nevermind... Quel est ton nom, sweetheart ?
- Présentez-vous d'abord, c'est plus poli...
La rue et l'épuisement qu'était le sien l'avait rendue plus dure, plus méfiante... De plus, son nom pouvait être connu si jamais le nouvel Hokage avait un minimum de pouvoir sur les côtes de cette île.
- Oh, I see... Okay, je vais te dire qui je suis : je suis Lady Madoka Yuri, archiduchesse de Hidenfiels, soit la s½ur cadette de sa Majesté, la reine Fubuki. Et j'ai un marché à te proposer... Pourquoi ne pas monter ?
Elle ouvrit la portière. La jeune fille hésita un instant mais le cri de l'enfant la décida. Ce n'est pas comme si elle avait réellement le choix. Si elle venait à mourir de faim, sa fille mourait avec elle. Et si elle pouvait éviter la prostitution et le déshonneur, alors qu'attendait-elle ? Elle attrapa la main tendue devant elle et se hissa non sans mal à l'intérieur.
Il faisait une température plus agréable dans le fiacre. Face à elle, l'archiduchesse fixait avec fascination le bébé téter goulument. Son regard la gênait. Elle avait l'impression d'être exposée, complètement nue, sans défense face à ce regard inquisiteur qui lorgnait sans complexe son sein dénudé, malmené par le bébé qui tirait sur le mamelon, creusant un peu plus les crevasses. Elle grimaça sous la douleur. Le froid n'avait pas arrangé son état et au bout de trois mois, elle n'avait toujours pas récupérer de l'accouchement.
- Comment t'appelles-tu ?
- Sakura.
- Sakura tout court ?
- Je suis actuellement en froid avec mon père.
- Because of the baby, I guess... [à cause du bébé, je suppose] C'est le tien ?
- Oui, c'est ma fille. Sayuri.
- No surname ? [pas de nom de famille ?] Elle est aussi en froid avec son père ou tu ne le connais pas ?
- Insinuez-vous que je me sois envoyée en l'air avec un inconnu ?
Lady Madoka se tut un instant. Sakura, elle, se rhabillait. Sayuri s'était endormie en tétant, comme d'habitude. La jeune fille la contempla. Non, son père était loin d'être un inconnu. Elle se souvenait encore de lui enfant, puis les larmes qu'elle avait versées quand il était parti, celles qui lui avaient échappé chaque jour après son départ, les recherches acharnées qu'elle avait menées à l'insu de tous, fouinant là où elle n'avait pas l'autorisation, farfouillant les archives poussiéreuses dont personne ne se souciait, et leurs premières retrouvailles qui s'étaient soldées par un échec cuisant, les larmes amères de la désillusion asséchant son c½ur brisé... Puis leur seconde rencontre plusieurs mois plus tard, où la colère, la rage, l'amertume s'étaient transformées en une passion dévastatrice qui les avait emportés tous deux vers les sommets de l'ivresse... Avant qu'il l'abandonne. Encore. Mais il ne l'avait pas laissée complètement seule. Dans son ventre, un petit être avait pris racine, l'emplissant ainsi d'un amour maternel mais lui apportant l'inimitié de tout Konoha. Non, le père n'était pas un inconnu. Mais après plusieurs années d'absence, il l'était sans doute devenu.
- Young lady, je suis désolée si je t'ai froissée... Mais si elle n'a pas de père, j'avoue que ça m'arrange parfaitement. So, si je te dis que je peux apporter à ton bébé tout le confort que tu n'as jamais imaginé plus une couverture pour toi pour te protéger de ce que tu fuis, car tu fuis, cela ne sert à rien de le nier, accepteras-tu ?
Sakura la fixa longtemps. Le silence revint, plus glacé que jamais. Mais en elle, une étrange chaleur commença à apparaître. Depuis qu'elle s'était enfuie, tous les éléments semblaient être contre elle. Elle ne dormait plus, ne mangeait plus, elle vivotait. Elle était surtout en train de se noyer peu à peu, entraînant dans sa chute ce qui composait toute sa vie désormais. Mais cette femme, cette inconnue, cette Lady Madoka lui tendait enfin une main qui pourrait lui permettre de sortir la tête hors de l'eau et de donner une autre existence au petit être qu'elle avait porté en son sein. Elle était fatiguée de lutter sans cesse contre la mort. Quand elle reprit la parole, sa décision était déjà prise.
- Quel est votre marché ?
Lady Madoka sourit, certaine de sa victoire.
- Devenir la dame de compagnie favorite de ma s½ur, son assassin et mon espionne.
Rappel : Deux commentaires sur ce chapitre pour être prévenu du chapitre 2.
J'ai mis entre crochets la traduction de la quasi totalité des phrases en anglais pour les non-bilingues. L'anglais devrait par ailleurs disparaitre de la fiction car Sakura va apprendre la langue et donc la comprendre par la suite. Bonne continuation.